Rachelle EKOBO

Rachelle EKOBO• Le jardin partagé

Rachelle EKOBO est née le 18 juillet 1952 à Douala au Cameroun.

Son mari, peintre carrossier, trouve du travail à Yerres et elle le rejoint en France en 1974 avec leur premier fils, Jean, qui a 5 ans.  

Ils déménagent et viennent ensuite habiter à Épinay en 1977 pour un logement plus grand où 3 autres garçons vont naître. C’est aux Gerbeaux qu’ils trouvent leur bonheur dans un appartement de 5 pièces au 5e étage avec un grand balcon où madame Ekobo vit toujours.

« Aujourd’hui, quand des nouveaux me demandent depuis combien de temps je suis là, je dis « Ça fait bientôt 50 ans que j’habite ici. C’est moi qui ai construit l’immeuble. » » dit-elle en riant.

Monsieur Ekobo créé d’abord un magasin de produits exotiques à Paris, puis en 1983, il monte un garage à Limeil-Brévannes avec un ami.

« Au début, quand on est arrivé à Épinay, on était vraiment bien. Il y avait des petits bacs à sable avec des tourniquets. On y emmenait nos enfants, on s’asseyait tout autour sur des bancs et on discutait entre voisines. On ne s’inquiétait jamais pour nos enfants. Les grands surveillaient, il y avait toujours une maman présente. Il y avait beaucoup de sérénité. Tout le monde se connaissait dans le quartier. On était de toutes les origines, de toutes les religions, on faisait souvent des repas tous ensemble.

Au début, il y avait encore quelques endroits où poussait le maïs, alors on le cueillait, et moi je montrais aux gens comment on le cuisine, parce que je sais très bien faire ça. Du coup, on en mangeait souvent et tout le monde adorait ça.

Pour l’école, mes fils sont allés à l’école aux Prés aux Agneaux, puis au collège la Vallée et au lycée Maurice Eliot, et ça s’est bien passé.

On faisait de grandes fêtes d’école et des kermesses qui duraient toute la journée, ça bougeait beaucoup avec les parents d’élèves. On organisait des grands repas entre parents et chacun amenait un plat de chez lui et on partageait pour découvrir les spécialités des autres. C’était bien. Le maire venait souvent, c’était monsieur Bonningue.

Pour le sport, Jean a pratiqué le Volley-Ball et son frère Charles également dans le club de Gérard Danjou. David a fait de la boxe. Prince a fait du ping-pong. Ils ont joué au foot aussi.

Mes fils se sont toujours bien comportés, je n’ai jamais été inquiète. Ils ont tous obtenus de bons métiers, et se sont bien occupés de moi.

Pour les courses, c’était parfait. Il y avait un petit magasin. Il y avait 3 boulangeries à Épinay. On restait dans le centre-ville car on avait tout.

Il y avait aussi une boucherie, un poissonnier, un bijoutier, un magasin de chaussures, un d’électroménager, une pharmacie, une fleuriste, un pressing, une librairie, une coiffeuse… Et puis il y a dix ans, ils ont tout cassé, et on nous a dit qu’ils y auraient des bureaux à la place… Mais pour quoi faire… D’ailleurs, il n’y a toujours rien à la place, tout est toujours en travaux… Et il n’y a plus de commerçants, plus de restaurants… Je ne comprends pas ce qui s’est passé…

Il va y avoir une nouvelle boulangerie au rond-point là-bas, mais pour moi, c’est trop loin, je n’irai pas. Maintenant ; on va à Cora, mais c’est loin. Nous les personnes âgées, on fatigue, car il faut prendre le bus et aussi le payer.

Avant, on avait 4 marchés par semaine. Là, les femmes vont à Villeneuve-Saint-Georges. On avait un petit marché presque tous les soirs sur notre parking. Là c’est fini. C’était pourtant bien pratique, on pouvait au moins acheter quelques tomates…

En fait avant, l’argent restait dans le quartier, il ne partait pas ailleurs. Pour moi, l’argent doit rester dans la maison…

Il y a des petites maisons qui poussent partout, je les appelle les champignons, mais ce ne sont pas eux qui vont amener de l’argent, il faut faire venir des commerçants. »

Madame Ekobo évoque le drame du décès de son fils David en 2020.

« Depuis sa disparition, je pense tout le temps à lui. Je ne suis plus tout à fait moi-même… »

« Aujourd’hui au niveau du quartier, les anciens sont partis ou sont morts. Il y a moins de contacts entre les gens. Moi j’aime parler, alors je dis bonjour à tout le monde. Et si les enfants ne me répondent pas, je leur dis, tu dois dire « Bonjour Mamie » sinon je crois que tu es fâché. En général, ils sont un peu surpris mais ça marche. »

Madame Ekobo constate que les pelouses servent maintenant uniquement pour les chiens.

« Les enfants ne peuvent même plus y jouer tellement c’est rempli de crottes de chien. Tout le monde veut avoir un chien. Je connais un monsieur qui en a 4. C’est de la folie. Souvent, on allait pique-niquer au bord de l’Yerres et on y va plus. On n’est pas rassuré avec tous les chiens.
Il y a aussi des problèmes de bruit avec les motos. Même mes petits-enfants sont effrayés. Heureusement, ils en ont confisqué beaucoup. »

À Épinay a été créé le « Jardin collectif et partagé des Cinéastes » en 2017. Madame Ekobo y participe, c’est un endroit très précieux pour elle.

« On a tous une petite parcelle. On cultive des légumes. Moi je prépare des jeunes pousses dans des petits pots chez moi, et dès que la météo le permet, je vais au jardin pour les planter. Sur mon balcon, j’ai souvent plein de plants de tomates. Depuis l’année dernière, la météo est capricieuse, donc on y va petit à petit. 

Je suis souvent là-bas le matin. Avec ma voisine, on y va souvent ensemble. C’est plus motivant. Le jardin est tout proche, derrière l’immeuble. Pour nous qui sommes âgées, c’est pratique. 

« Au lieu de regarder la télé toute la journée, on va au jardin pour désherber, pour planter, on discute. Ça nous fait le sport, les muscles, et pendant ce temps, on est sereine, on ne réfléchit pas. Et on partage tout entre voisines, on voit qui a cultivé quoi, et on se répartit les légumes. Ça ne s’appelle pas jardin partagé pour rien. Ensuite, on prépare des soupes, on fait des salades, on cuisine nos légumes. Il y a une bonne ambiance. » 

Madame Ekobo emmène souvent son petit-fils au jardin.

« Regarde comment ça pousse, qu’il me dit ! Il adore venir avec moi.

Je fais pousser de tout, des topinambours, des épinards du Cameroun, du maïs, des grosses courgettes, des tomates, des potirons. On en a même donné au maire qui passe nous voir de temps en temps. En 2024, ça été plus compliqué à cause de la météo trop pluvieuse. Le peu qu’on a eu était aussitôt mangé par les limaces. »

Aujourd’hui, Madame Ekobo et sa voisine sont très liées. Elles veillent l’une sur l’autre, s’appellent, frappent à la porte, voient si tout va bien. « J’essaye de rester active. Je vais chaque semaine à la piscine. Je vais au jardin le plus possible. Et surtout, qu’on ne touche pas à notre potager, c’est notre détente…»