Françoise BARTOUILHET

Françoise BARTOUILHET

Je suis née le 30 octobre 1946, d’origine franc-comtoise.
Je suis arrivée très jeune à Paris, j’avais 17 ans.
Avec mon mari, nous avons habité Cachan, puis Paris, mais c’était devenu trop petit avec notre fils. En visitant la banlieue parisienne, nous sommes arrivés à Brunoy et nous avons vu la construction de la résidence Talma. Les immeubles étaient neufs et il y avait l’école primaire en bas de Talma. Donc, c’était formidable. L’endroit nous plaisait et en 1975, nous sommes venus habiter à Talma, côté Épinay.
La caserne des pompiers était en train de se construire, c’était encore une ferme quand on est arrivé. D’ailleurs au début, il y avait 2 fermes, une à la place de Lidl et une à la place des pompiers, donc c’était encore la campagne ici, et moi venant de la campagne, ça m’a plu. Et puis il y a la forêt à côté, il y a l’Yerres. Moi je me sens bien ici, parce que la ville, ça ne m’a jamais beaucoup intéressé.
Ensuite, ma fille est née à la Clinique de Villecresnes. Mes deux enfants sont allés à l’école Talma et ont suivi leur scolarité à Épinay, puis à Saint Pierre pour ma fille, et au collège Pasteur, puis au lycée Talma. Ensuite, ils ont été en université à Évry et à Compiègne.
Nous sommes restés neuf ans à Talma. Après, au décès de mon mari, il fallait tourner une page, j’ai trouvé une petite maison rurale dans le vieil Épinay qui date de 1830, rue de Boussy. Elle me rappelait les maisons de mes grands-mères, ce qui me convenait bien. Ça ne changeait pas les écoles des enfants, c’était à vingt minutes à pied de la gare de Brunoy. Donc c’était parfait. J’y suis depuis 1984.
Il y a de bonnes énergies dans cette maison. Et je m’y suis tout le temps plu, ce n’est pas moderne, mais je m’y sens bien, et je n’ai pas envie de déménager.
Je me plais dans le vieil Épinay parce qu’ici c’est un village. Tous les gens de la rue se connaissent. C’est une grande famille, et c’est ça qui est important, l’entente entre les voisins.

Après le décès de mon mari, j’ai repris un travail tout de suite, comme secrétaire chez Bouygues au Petit Clamart puis à Massy, où j’avais beaucoup de trajet en voiture. Quand je rentrais, je m’occupais de mes enfants. Donc c’était transport boulot dodo, ce qui fait que j’ai vraiment découvert la ville nouvelle d’Épinay quand j’ai été à la retraite.
Mes enfants ont fait du sport à Épinay. Ma fille a fait de la danse et mon fils du judo.

Puis j’ai eu quelques petits soucis de santé. Une fois, j’ai eu plus de cinq mois d’arrêt sans pouvoir vraiment bouger. C’était très long, je commençais à déprimer. Un jour, j’étais devant ma télévision, et je regardais par hasard un film qui parlait d’apiculture. On voyait un vieux monsieur qui était dans les Rocheuses avec toutes ses ruches, c’était fascinant. Et en plus, on parlait de la vieillesse. Ce monsieur avait rencontré une vieille dame que ses enfants voulaient placer dans une maison de retraite, mais elle s’était échappée et avait atterri chez cet apiculteur qui l’avait recueillie. Quand j’ai vu cet homme au milieu de ses ruches, c’était beau toutes ces abeilles qui volaient autour de lui. J’ai pensé ça c’est magnifique. J’ai pris mon téléphone, j’ai appelé un apiculteur dans la région à Beautheil qui s’appelait monsieur Gaillard, et j’ai tout de suite pris rendez-vous avec lui, c’était en 2002.

Quand il m’a vu arriver, il était devant sa miellerie, il m’a dit : « Ah dites donc, vous n’êtes pas toute jeune pour venir ici. » Bah je lui ai répondu : « Vous non plus. » Il me dit : « Oui, mais moi, ça fait plus de 50 ans que je pratique l’apiculture. » Et on a discuté. Il m’a parlé avec tellement d’amour de ses filles comme ils les appelaient. Donc je suis arrivée à 14h00 chez lui, j’en suis ressortie à 18 h. Peu de temps après et grâce à lui, j’ai pris des cours d’apiculture au Jardin du Luxembourg tous les samedis. Toute l’année, c’était la partie théorique et dès le mois d’avril, c’était la partie pratique. Ça m’a touché et j’ai voulu tout de suite mettre en place mes deux premières ruches dans mon jardin. Et là, je ne sais pas, j’ai été attirée, passionnée par cet insecte. D’ailleurs j’en suis toujours amoureuse.

J’ai vraiment démarré en 2002, mais j’ai bien mal commencé. Vous savez, apicultrice, ça
s’apprend, c’est de l’observation. J’ai voulu faire le transfert d’une ruchette dans une grande ruche au mois de septembre. Et j’avais tout faux, je n’étais pas habillée correctement, j’avais des petits gants de jardinier, j’avais un petit voile sur mon chapeau, il pleuviotait, il y avait un petit vent et puis j’ai dû frotter malencontreusement un cadre. Ça a excité les abeilles, si bien qu’elles se sont acharnées sur moi. Elles m’ont piqué, piqué, piqué… Je suis têtue, j’ai continué à faire mon transfert quand même, je savais qu’elles me piquaient, mais je continuais à faire mon transfert, et j’ai terminé de placer mon dernier cadre. Enfin, je suis revenue à la maison, et là, je me suis regardée dans la glace. J’avais les yeux injectés de sang, j’avais les mains toutes noires, je savais que j’avais pris une bonne raclée comme on dit dans le jargon. J’ai appelé Maria, une amie infirmière, pour qu’elle m’emmène à l’hôpital pour avoir une piqûre de cortisone. Consciente de la situation, elle a aussitôt appelé les pompiers qui sont arrivés avec le Samu, la honte pour moi. Ma tension baissait, je commençais à avoir un oedème de Quincke. Direction l’hôpital où ils m’ont fait des perfusions de cortisone. Et ça a été, je m’en suis sortie. Un beau bizutage par les abeilles.

Maria était venue me rejoindre avec une amie infirmière à l’hôpital et les deux me disaient : « Mais tu vas laisser tomber Françoise, tu vois comme c’est dangereux, pas question que tu continues, tu as vu dans quel état tu es ? Mais tu pouvais mourir… » Effectivement l’urgentiste m’avait bien dit, si ça vous arrive en forêt ça, vous pouvez y rester. Oui j’en étais consciente, mais 48 h après que je sois sortie, je me suis rachetée un essaim, et je me suis remise à l’apiculture. Il fallait tout de suite recommencer, ne pas avoir peur. Depuis, c’est vraiment le grand amour pour moi. C’est une passion. Tant que la santé me le permettra, je conserverai au moins une ou deux ruches dans mon jardin pour les observer, parce que ça vous apprend beaucoup de choses. C’est un insecte qui pique, qui peut piquer si on le dérange. Mais les abeilles ont une vie sociale entre elles, c’est incroyable, elles s’entraident, quand elles voient une congénère qui est en train de se noyer, elles vont être plusieurs à essayer de sauver l’abeille, à la tirer de l’eau. Waouh c’est beau ! Chez l’être humain, ce n’est pas souvent qu’on aide l’autre. Non, moi j’ai vraiment du respect pour cet insecte. Il y a d’autres d’insectes qui sont merveilleux, mais avec les abeilles, j’ai beaucoup de chance. Beaucoup de chance d’avoir pu basculer vers cette passion. Car quand vous avez toujours travaillé depuis très jeune, toujours été en activité, c’est très important d’avoir une occupation après. Même si c’est physiquement un peu dur aujourd’hui, c’est toujours très important d’avoir l’esprit occupé. Voilà, je ne regrette rien, même les piqûres qui peuvent arriver de temps en temps.

J’ai de l’admiration pour cet insecte, et c’est triste que les abeilles rencontrent tant de problèmes (frelon asiatique, varroa…). Donc tant que je peux m’en occuper… Mais je cherche des personnes pour m’aider, et il n’y en a pas. Ou alors tout de suite on me demande combien ça va rapporter ? Mais il faut déjà s’intéresser à l’abeille… Les gens pensent tout de suite aux pots de miel, mais ce n’est pas ça… Et là je suis triste qu’il y ait aussi peu de personnes qui s’y intéressent. Effectivement, quand j’ai pris des cours, on était 80 personnes. Beaucoup ont eu des abeilles aussi. Ils ont installé des ruches, mais peu ont continué. Ils ont gardé leur ruche 2 ou 3 ans, et comme il fallait s’en occuper, gérer, ils se sont rendus compte que c’était du travail, et ils ont laissé tomber. Beaucoup de personnes prennent aussi leur cours par curiosité intellectuelle.

Moi je suis prête à tout donner. J’ai accueilli les enfants des écoles d’Épinay pendant trois années de suite. Ils venaient jusqu’à mes ruches. Je ne pouvais pas accueillir plus d’une vingtaine d’enfants à la fois parce qu’il fallait faire attention. Il fallait les couvrir pour qu’ils soient en sécurité. Oh, il y a eu une seule piqûre en 3 ans. Et j’ai dû recevoir plus de 400 élèves. Quand j’arrivais à trouver la Reine, je la leur montrais. J’ouvrais une ruche, je leur montrais la vie à l’intérieur, je leur faisais goûter un peu de miel. Je pense qu’ils en ont gardé un bon souvenir car ils étaient heureux.
Cette année, je n’ai pas accueilli d’enfants parce que je me suis sentie fatiguée.
J’aurais bien aimé que quelqu’un prenne le relais et vienne m’aider.

Sinon, j’ai créé le rucher de Panchou à Yerres avec deux autres personnes. À ce jour, il y a vingt ruches et dix personnes s’en occupent. J’ai aussi des ruches à Milly-la-Forêt et en forêt de Sénart vers Tigery. J’ai eu jusqu’à dix ruches à Milly, maintenant je n’en ai plus qu’une. Ce n’est pas grave, j’aime tellement cet endroit, j’aime tellement la nature. Ça ne me dérange pas de faire des kilomètres, j’ai ce but, l’abeille, et Milly, c’est magnifique…
J’ai aussi des ruches dans le parc de la forêt à Épinay où j’accueillais les enfants.

Pour revenir à Épinay, c’est un village, moi je m’y sens bien. Et si je veux vraiment sortir, ce ne sont pas les occasions qui manquent. À la MAC, ils font beaucoup de choses. J’ai fait une sortie y a 2 ans, c’était à Strasbourg, au marché de Noël. C’était la première sortie que je faisais, c’était très sympathique, bien organisé. Mais c’était l’hiver, au moment de Noël, il n’y avait plus grand-chose à faire, côté abeilles…

Anecdote

Un jour, les pompiers m’appellent, ils étaient à Talma. Ils me disent, il y a un essaim à récupérer. C’était au mois d’août et on sait qu’un essaim récupéré au mois d’août ne vous donnera rien. Car vous allez le nourrir tout l’hiver et il n’aura pas eu le temps d’engranger de la nourriture, et peu d’apiculteurs se déplacent pour aller récupérer les essaims à partir de fin juillet/août. Du coup pendant cette période, vous avez beaucoup d’appels. Les pompiers me disent que c’est moche parce que si je ne viens pas, ils vont détruire l’essaim. Donc j’arrive avec ma voiture. L’essaim était très haut. Les pompiers avaient mis la nacelle. Je monte. J’avais une ruchette avec moi mais l’essaim était énorme, ma ruchette ne suffisait pas. Alors je leur demande de me redescendre. Je vais prendre une autre ruche, plus grande, que j’avais heureusement mise dans ma voiture. Un pompier m’accompagne et me dit qu’il me faut une scie parce que je ne pourrai pas décrocher les rayons que les abeilles avaient commencé de construire. Alors que le pompier maintenait le bout de la branche pour ne pas trop que ça bouge, je sciais. C’était assez dangereux, l’essaim et la branche coupée étaient très lourds. Heureusement, les abeilles ne piquent pas à ce moment-là, parce qu’elles sont toutes ensemble, gorgées de nourriture, et la Reine est au milieu. Mais l’essaim, accroché à la branche, ne permettait pas la fermeture de la ruche.
Le pompier me dit : « Qu’est-ce que vous allez faire avec ça ? » Je lui réponds : « Je vais aller en forêt Sénart. » Mais il était déjà 19 h, et en fait, je suis allé à Milly. Arrivée là-bas à minuit, il faisait nuit, et après un long chemin, j’ai déposé ma ruche. Alors, j’ai coupé mes rayons pour retirer la branche, et je les ai laissés à la verticale. J’ai dit aux abeilles, maintenant vous allez vous débrouiller. Et j’ai pu remettre le toit sur la ruche et repartir chez moi. Le lendemain, il pleuvait, je ne pouvais rien faire sous la pluie. Je n’y suis retournée que le surlendemain. Je pensais qu’elles seraient reparties mais quand je suis arrivée, elles étaient toutes encore dans la ruche. Alors là j’ai bidouillé quelque chose, remis des cadres. Et ça m’a fait une nouvelle ruche. J’étais contente de l’avoir, même si j’avais menti aux pompiers. Et cette ruche m’a donné beaucoup de miel. J’ai été récompensée de mes efforts.

Pour être sur un rucher, je crois qu’il faut être très calme, ne pas craindre les abeilles aussi. Et ne riez pas, mais il y a des fois, j’ai l’impression qu’elles me comprennent. Ce n’est pas « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux », mais avec moi, j’ai l’impression que ça se passe bien. Quand je les sens un peu nerveuses, je me dis ce n’est pas grave, on fera ça plus tard. Et il y a des fois, je peux y aller à mains nues, elles ne me piquent pas. C’est une famille pour moi, c’est pour ça que je ne m’ennuie jamais…