Jacques FORTES

Jacques FORTES • ADECUR

Jacques Fortes est né le 7 mars 1959 à Dakar au Sénégal dans le quartier défavorisé de Robeuss.

« On était une fratrie de 8 personnes, 5 filles et 3 garçons, d’origine capverdienne. Mon père était peintre, ma mère faisait des ménages. Ils nous ont inculqué des valeurs, ils travaillaient pour nous payer des études, savoir lire et écrire, c’était déjà un bon départ dans la vie. La langue française, je l’ai apprise au Sénégal. »

Au début des années 70, la France cherche de la main d’œuvre notamment en peinture. Alors mon père est venu en France en 1973, il a travaillé deux ans chez Bouygues. Mon frère l’a rejoint en 1974, et toute la famille est arrivée en 1975.

Jacques Fortes arrive à Épinay avec sa famille à l’âge de 16 ans.

« On s’est installé dans la résidence des Gerbeaux. L’ambiance était très multiculturelle, on a tout fait pour s’intégrer au mieux en conjuguant respect et solidarité. On s’entraidait entre voisins, on échangeait, nos portes restaient ouvertes. Lors des fêtes et des repas, tout le monde se réunissaient dans la bonne humeur, quel que soit la religion et les origines de chacun. »

« Ce n’était pas facile tous les jours, mais j’ai vite compris que c’était une chance d’être là à Épinay. Aujourd’hui, je sais que je n’aurais pas eu cette chance au Sénégal. Actuellement, il y a des jeunes qui râlent de leur situation ici.

Je leur dis : « Allez voir ce qui se passe ailleurs. » Il faut leur dire la vérité, ne pas les faire rêver.

Je me rappelle, je jouais au foot avec mes copains au bord de la rivière. Il faisait chaud, et on allait plonger dans l’Yerres. Quand on nageait, on voyait les poissons. On observait aussi les oiseaux. Aujourd’hui, c’est bien aussi, on a remis des animaux sur les bords de l’Yerres. Mes petits-enfants me demandent tout le temps si on peut aller voir les moutons, les chèvres, les vaches… On en profite pour faire le tour de la boucle au bord de l’Yerres. C’est vraiment paisible, on profite de la nature. Je fais souvent du vélo avec eux. On fait des pique-niques. Je prends le temps de vivre, d’apprécier le paysage de ma ville. »

Après 2 années en comptabilité (CET de Yerres), Jacques Fortes décide d’apprendre un métier.

« Pendant le collège, chaque année, j’allais dans la zone d’activités d’Épinay, et je demandais si je pouvais travailler. Et là j’ai découvert quelque chose qui me plaisait, c’était l’aluminium. Je gagnais de l’argent pendant les vacances, ça soulageait un peu la famille. Et j’ai dit à mon père, je veux arrêter l’école et apprendre un métier. Et c’était parti. »

Jacques Fortes fait un stage AFPA en menuiserie/ferraille et apprend à souder.

Il est embauché par l’entreprise Van Beveren dans la ZAC d’Épinay, c’est là qu’il apprend son métier. Au milieu des années 90, la société déménage en Belgique mais Jacques Fortes reste à Épinay et travaille comme chef d’atelier intérimaire dans des menuiseries ou des miroiteries aluminium en Région Parisienne. Il fabrique des vérandas, puis les installe chez les clients. 

« J’adore Épinay, c’est ma ville. On dit « Ville sportive » mais c’est vrai, il y en a eu des champions, en judo, en gym, en boxe, en foot… Dernièrement, la volleyeuse Halimatou Bah vient de participer au JO de Paris en équipe de France. »

« Quand on est arrivé en 1975, je me suis rapidement inscrit au club de foot.

Il y avait un homme extraordinaire à sa tête, monsieur Sissoko, un ancien footballeur. Il vérifiait nos devoirs et si on les faisait mal, on ne revenait pas jouer. Du coup, on travaillait le mieux possible. Car si ça n’allait pas à l’école, si on trainait dans les rues, ou si on n’écoutait pas nos parents, ce n’était pas la peine de revenir jouer. »

« Le sport et les études, c’est complémentaire. Les enfants s’épanouissent plus facilement, trouvent leur équilibre. »

Mais aujourd’hui, Jacques regrette amèrement les trop nombreux actes de violence parmi les jeunes. Il ne les comprend pas. À l’époque les conflits se résolvaient par un match de foot.

« Il faut qu’on arrive à discuter avec eux quand ils ont 12/13 ans, les inciter à faire du sport, créer des « grands-frères » comme on disait à l’époque. Il n’y a pas que la répression qui marche. »

« Beaucoup de jeunes s’en sortent bien à Épinay mais on ne parle pas assez d’eux.

Par exemple, il y a le garage solidaire dans la ZAC. C’est une belle réussite. »

Les enfants de Jacques ont tous fait leur scolarité à Épinay, puis des études à Paris. Aujourd’hui, ils ont tous acquis un bon métier et habitent dans la vallée à proximité d’Épinay.

En 2010, Jacques Fortes crée ADECUR (Association de développement éducatif et culturel de Rebeuss) avec des membres de sa famille.

« Au départ, on s’est dit que n’importe où dans le monde lorsqu’on lance un ballon en l’air, tous les enfants viennent jouer. Alors on a créé l’association ADECUR en pensant à notre quartier d’origine de Rebeuss avec pour thématique « Des valeurs et du sport ». On voulait favoriser l’éducation, et au travers du sport, on savait que l’on pouvait développer de nombreuses valeurs. Dans notre famille, on a eu la chance d’avoir 3 garçons, des spinoliens, qui sont devenus des joueurs de foot professionnels et ont bien gagné leur vie. Et ils sont avec nous pour tous les projets de l’association, et ils nous aident bien, car ils savent où aller pour obtenir des ballons, des tenues de foot, etc…

Au début, on a fait venir à Épinay des jeunes footballeurs sénégalais du quartier, pendant 3 années consécutives. Les enfants de Rebeuss et les habitants d’Épinay ont gardé un bon souvenir de ces moments-là. Puis les financements ont diminué. Alors depuis 11 ans, on organise un tournoi de foot dans le quartier de Rebeuss qui réunit environ 180 enfants. J’emmène une coupe, des médailles, des ballons. C’est très festif. Nous sommes financés par la mairie d’Épinay, par des sponsors. Ma famille est très impliquée dans cette association, notamment les enfants de mon frère défunt, qui œuvrent dans le social en aidant une école du quartier. Et l’année dernière, on a distribué 1 000 cahiers, 1 000 stylos, qui sont fabriqués au Sénégal. Cette année, on a pour objectif de construire une belle bibliothèque pour l’école. On va y arriver, tout le monde œuvre pour cela.

Cette année, en collaboration avec le FCEA (Football Club D’Épinay Athletico), on souhaite amener des enfants de 11/12 ans au Sénégal pendant 15 jours.

L’idée n’est pas de faire du tourisme, mais bien d’immerger les jeunes spinoliens dans la vie sénégalaise, de leur montrer dans quelles conditions les jeunes sénégalais se battent pour s’en sortir tout en étant polis et respectueux, qu’ils aient un déclic, pour qu’ils saisissent la chance qu’ils ont d’être en France.

On collecte des fonds au travers de tournois, de dons, et on espère concrétiser ce projet pour 2026. Les dirigeants du FCEA se donnent à fond, je les ai connus jeunes, on se respecte et leur investissement est à la hauteur des attentes.

On collecte aussi des médicaments pour le dispensaire de Rebeuss que nous donne les pharmaciennes d’Épinay. »

Jacques, jeune retraité, pense s’engager pour aider les jeunes.

En attendant, il rend de petits services à des personnes âgées qui sont parfois un peu isolées. « J’aime Épinay, c’est une belle ville quand on la respecte. En tout cas moi je m’y sens bien et je ne la quitterai pas. »